L'EMPIRE DES FILS DE POSÉIDON - CHAPITRE IV.

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Malgré tout le prestige qu’elle incarnait, la Salle du Conseil apparaissait souvent, aux yeux des rares visiteurs qui étaient autorisés à y pénétrer, bien modeste et bien terne. Au milieu de ces murs nus et de ce mobilier sans éclat, se trouvaient pourtant deux des plus importants symboles atlantes : le trône de l’Empereur, tout d’abord, qui avait été sculpté dans la coquille d’un gigantesque tridacne et surtout, à sa droite, la célèbre colonne en orichalque sur laquelle étaient gravées pour l’éternité, tel un rappel solennel à ceux qui étaient en charge de leur application, les Dix Lois sacrées de l’Atlantide.
Les pans d’un large rideau pourpre s’écartèrent et Acerbas fit son apparition. Immédiatement, les Dix Rois mirent un genou à terre et une main sur le torse pour le saluer. En prenant place sur son trône, Acerbas reconnut immédiatement ses vassaux les plus loyaux : Macarée (Roi de Gadinie), Marsyas (Roi de Mnéseuie), Eson (Roi d’Elasipposa) et Nélée (Roi de Diaprépésie). A leur gauche, se tenaient aussi Triopas (Roi d’Amphérie), Didon (Roi d’Evaimonie) et Paion (Roi d’Autochtonie) avec lesquels il entretenait de bonnes relations. Cette assemblée n’aurait cependant pas été complète sans la présence de ceux qui n’hésitaient jamais à lui faire part de leur mécontentement et avec lesquels chaque accord faisait l'objet d'un bras de fer perpétuel : Amhpictyon et Pélas (respectivement Rois d’Eumélosie et d’Azaésie) et, surtout, Damasen (Roi de Mestorie) – le plus jeune et le plus retors de tous. 
– Une année s’est écoulée depuis notre dernier Conseil, déclara Acerbas après avoir volontairement fait durer un peu le silence, et vous pouvez être fiers de vous : les récoltes ont été abondantes, les recettes d’impôts conformes à nos estimations et aucune nouvelle épidémie n’a heureusement été à déplorer. Par vous tous, c’est l’Atlantide tout entière qui est représentée ici. Je suis heureux de constater, en vous regardant, que l’Atlantide n’a jamais été aussi belle, aussi saine et aussi puissante.
Spontanément, Eson prit la parole. C’était un géant qui dépassait tout le monde d’au moins une tête et demie, Acerbas y compris. De multiples cicatrices constellaient son corps et son visage, comme autant de preuves de son courage. Lors du Dernier Assault, il avait en effet été le seul des Dix Rois à oser sortir de la sécurité de son palais pour combattre aux côtés de son peuple et cet héroïsme lui valait depuis l’admiration de tous, même de ses détracteurs. 
– Tout le mérite de cette prospérité te revient, Acerbas. Depuis que tu l’as pacifié, la quiétude qui règne aujourd’hui sur l’Empire est aussi douce que celle des Premiers Jours, peu après que Poséidon l’ait fait surgir des flots.
En son for intérieur, Acerbas s’étonnait encore d’avoir réussi à mettre un terme aux guerres intestines qui, durant des décennies, avaient ravagé l’Empire. Mieux que quiconque, il savait que la trêve était fragile. Combien de temps tiendrait-elle encore ?
– C’est pourquoi, Eson, je souhaite que les réjouissances soient inoubliables. Plus encore que la célébration du solstice, plus encore que la commémoration de mon accession au trône, ces festivités doivent avant tout être données en l’honneur du peuple atlante. Où en sont les préparatifs ?
Comme convenu préalablement avec ses homologues, ce fut au tour de Damasen de parler. Il sortit du rang et, de sa voix monocorde, expliqua à Acerbas le programme des évènements que les Rois avaient organisés en son honneur. Pendant une dizaine de jours, célébrations religieuses, parades militaires, spectacles, jeux et banquets se tiendraient dans toutes les villes de tous les Royaumes. A Poséidopolis, Acerbas s’adresserait à la foule devant le Temple de Poséidon puis inaugurerait la nouvelle Aquarena, conçue pour accueillir jusqu’à quatre-vingt-dix-mille spectateurs, dans laquelle se succéderaient courses de rameurs, chasses au crocodiles et à l’hippopotame, chorégraphies aquatiques et dont le point d’orgue serait la reconstitution de la gigantesque bataille navale qui opposa jadis la Diaprépésie et l’Azaésie : dix trières grandeur nature, avec à leur bord mille prisonniers armés jusqu’aux dents s’affronteraient jusqu’à la mort afin de tenter d’être graciés et ainsi recouvrer leur liberté. 
– Ils vont bon train et seront achevés à temps, résuma Damasen. Tout concourt à ce que ces cérémonies soient les plus belles et les plus grandioses que l’Atlantide ait jamais connues. Toutefois...
Eson et Marsyas se regardèrent avec stupéfaction, comprenant soudain combien ils avaient été naïfs. Voilà donc pourquoi leur cadet avait tant insisté pour faire lui-même cette présentation ! Sans le savoir, ils lui avaient offert une tribune idéale…
– Quelque chose ne va pas, Damasen ? demanda l’Empereur en redoutant ce qui allait suivre.
– Je crois qu’en cette période de liesse, un geste de ta part envers mon peuple serait le bienvenu.
– Tiens donc… Et quel geste ?
Damasen passa une main dans sa petite barbiche afin de se donner une contenance et ainsi dissimuler son appréhension, avant de préciser :
– La Mestorie demande officiellement l’autorisation de pouvoir réexploiter ses mines d’orichalque.
Comme si cette demande était la chose la plus drôle qu’il ait entendue depuis des lustres, Macarée ne put s’empêcher de laisser s’échapper un rire tonitruant :
– La Mestorie ? Haha ! Ne t'exprimes-tu pas plutôt en ton nom propre, Damasen ?
– Qu’y-a-t-il, cher voisin ? rétorqua immédiatement celui-ci. La perspective de perdre ton monopole t’inquiéterait-elle ?
Macarée, dont tout le monde connaissait le tempérament sanguin, tomba dans le piège. Ne pouvant demeurer sourd à cette provocation, il se leva d’un bond et, de sa voix tonitruante, rugit en tendant le point :
– Misérable ! Comment oses-tu ?
– Et toi donc ? lui rétorqua Damasen en conservant son sang-froid. Tu te gausses en insinuant que je cherche à profiter de la situation alors que c'est mon peuple tout entier qui souffre. La colère gronde, cet embargo ne peut plus durer. D’un point de vue purement géographique, les mines se trouvant à cheval entre nos deux Royaumes, ma requête est parfaitement légitime. 
Acerbas, qui n’aimait pas la tournure que prenaient les évènements, décida d’intervenir :
– Et nous l’avons tous entendue. Mais je te rappelle que le traité qui a été signé avec ton oncle court toujours.
Damasen, qui était bien placé pour le savoir, voulut préciser le fond de sa pensée mais Acerbas l’en empêcha d’un geste de la main.
– Tu m'obliges également à rappeler une nouvelle fois que le cuivre des montagnes n’est en aucun cas le monopole de Macarée. Ses sujets ne font que s’acquitter de leur mieux de la tâche que je leur ai confiée. Comme spécifié par les Lois de l’Atlantide, l’orichalque est partagé équitablement entre tous les Royaumes. Nous tous, ici, bénéficions de ses largesses.
L’Empereur défia ses vassaux du regard mais, parfaitement conscients des bienfaits que leur procurait le minerai, aucun n’osa le contredire. Même Damasen, qui pourtant fulminait intérieurement, acquiesça. 
– Je suis heureux de vous accueillir de nouveau tous ensemble à Poséidopolis et je me réjouis d’avance de pouvoir passer ces prochaines semaines en votre compagnie, dit Acerbas en se levant, signifiant ainsi que la réunion était terminée. J’ai moi-aussi prévu quelques réjouissances en votre honneur, Phostébor vous en communiquera tout à l’heure les détails. 
Il fit quelques pas en direction de la sortie puis, comme s’il réalisait avoir oublié quelque chose, se retourna vers celui qui attendait toujours une réponse de sa part : 
– Quant à toi Damasen, même si j’aurais préféré qu’elle se fasse à un autre moment et, surtout, d’une manière moins théâtrale, ta requête a au moins le mérite de nous rappeler une réalité difficile. Le peuple de la Mestorie est aussi mon peuple et j’ai bien conscience que, à cause de la cupidité d’un seul homme, il est victime d’une situation injuste. Néanmoins les traités signés au nom de Poséidon doivent être honorés, telle est la Huitième Loi. Tu comprendras donc que je doive prendre le temps de la réflexion. Tu auras ma réponse d’ici quelques jours.

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